LE TAXI

« Moi je m’appelle Dramane, conducteur de woro woro, bafana bafana. Walaye mes frères… »

-Baissez le volume de la radio s’il vous plait vous ne voyez pas que je suis en communication téléphonique !

-Entendu madame. Dit Moussa en s’exécutant.

-Au carrefour là, vous prenez à gauche puis à droite…

-Madame on s’était bien entendu dès le départ, quand il s’agit d’un arrangement je n’entre pas dans le quartier…

-Tu es woro woro ou bien tu es taxi ? C’est woro woro qui laisse les gens au bord de la route !

-Ha madame vous aussi ! Je ne connais aucun Taximan qui aurait accepté 1000f pour relier Adjamé à la Rivéra. Reconnaissez au moins que je vous ai « arrangé » !

-C’est bon laissez-moi ici ! Vous aimez trop parler ! tchrrrr

Moussa regarda s’éloigner l’ingrate qui, il y’a à peine trente minutes, l’avait supplié avant de monter à bord. Elle a surement dû perdre la mémoire la minute qui suivit ! pensa-t-il

 C’était d’ailleurs à cause de ce genre d’attitude qu’il avait affiché dans son véhicule un tableau d’arrangement, afin d’éviter les discours inutiles avant le départ et après l’arrivée. Malheureusement à Abidjan « les gens ne font rien avec ça ».

 Etre chauffeur de taxi dans la capitale économique a beau être difficile avec son lot de fatigue, d’énervements, de tracasseries syndicales et policières mais pour lui c’était tout ce qu’il y avait de plus passionnant. Les endroits à découvrir, les passagers qui se succédaient sans jamais se ressembler et leurs conversations, surtout téléphoniques, qui rivalisaient les unes d’avec les autres. Les écouter lui permettait de ne pas trop s’ennuyer au volant de son gagne-pain et vu qu’en général il ne pouvait écouter la musique pendant que ses clients communiquaient, il n’avait vraiment pas d’autres choix ! Moussa s’amusait ainsi à imaginer les réponses de l’interlocuteur qu’il ne connaitrait surement jamais. Au fur et à mesure que les clients s’échangeaient à l’arrière de son bolide, il s’informait de tout ce qui pouvait se passer dans les ménages, les institutions et même à la tête du pays ! Les gens ne se préoccupaient jamais de lui lorsqu’ils empruntaient son véhicule, le plus important pour eux étant d’arriver à bon port.

La sonnerie du téléphone le tira de sa rêverie. C’était sa femme ! Encore un service à rendre à un membre de sa famille, se dit-il. Décidemment il aurait dû s’exiler en Europe et épouser une native de ce continent comme son frère. Les belles familles africaines étaient des plus fatigantes ! Cinq minutes de communication plus tard et « son opération belle-famille » du jour fut enregistrée ; il devait se rendre à l’aéroport Félix Houphouet Boigny de Port Bouet afin d’y récupérer Ramatou, sa belle-cousine qui arrivait fraichement de Dubai. Bintou et sa famille n’avaient aucune retenue quand il fallait leur rendre service ! S’il ne s’agissait pas de sa mère qu’il devait conduire à toutes sortes d’associations de la capitale, c’était son frère qui avait des marchandises à récupérer à Adjamé.  Moussa se demanda comment ils auraient fait s’il n’avait pas été chauffeur de taxi.

Un homme l’interpella alors qu’il abordait le carrefour de la riviera 2, le client le sollicita pour la commune du Plateau.

 « Je ne peux quand même pas laisser passer 2000 francs CFA à cause d’une binguiste surement incapable de me payer sa course.  Le client est roi, la famille peut attendre ! » pensa-t-il. Il arriva dans le quartier des affaires à dix heures, « sa belle » était arrivée depuis trente minutes déjà. Il s’attela à aller la récupérer quand une femme profita de l’embouteillage pour s’engouffrer dans son véhicule :

 -madame vous ne pouvez pas mon….

-pardon je suis pressée, je te paye 1500 francs CFA si tu veux pour me rendre à Treichville avenue 16.

-ok, montez !

Ha l’argent ! Etonnant comme il avait le don de faire changer très rapidement d’avis ! En même temps il ne connaissait aucun chauffeur de taxi qui aurait refusé de traverser le pont De Gaulle moyennant cette somme. L’appel téléphonique que reçut sa passagère l’interpella :

-pouvez-vous baisser le volume de la musique s’il vous plait ?

Il obéit sans discuter.

-Allo ! Où es-tu ? Il y’a urgence !

Urgence ! Ce mot lui fit prêter attention à la conversation, il imagina tout un tas de scénario ; femme trompée ? Problème financier ? Maladie ? il trépignait d’impatience en attendant la suite de la causerie.

-tu ne sais pas que nous avons peu de temps ?

« Peu de temps » ça sentait le problème financier ou la maladie grave, se dit-il. Il continua son subtil espionnage tout en espérant qu’un mot le mette sur la piste :

-il n’y’a pas une minute à perdre, les nouveaux représentent une menace pour nous. Livre-moi rapidement les balles et les bombes comme convenu au lieu indiqué ! J’espère qu’ un des nôtres ne va pas encore tomber sans que nous n’ayons les moyens de riposter !

Les oreilles de Moussa avaient du mal à réaliser ce qu’elles venaient d’entendre ; « nouveaux venus, menace, balles, bombes, tomber ! ». Il était  clair que cette femme préparait quelque chose et même une mauvaise chose ! Et si elle faisait partie de ceux qui se sont retrouvés de l’autre côté et qui veulent coûte que coûte revenir ? Ou bien de ceux qui ont quittés la maison et qui veulent s’imposer ? Télé et radio encourageait régulièrement les populations à dénoncer toute personne susceptible de représenter une menace pour la nation. La suite de la conversation interrompit ses spéculations :

-Bien sûr que personne ne doit savoir ce que nous préparons en ce moment ! Bon je te laisse, à tout à l’heure et surtout dans la discrétion.

L’ajustement de son rétroviseur offrait à Moussa une meilleure vue sur l’occupante de la banquette arrière. D’énormes verres fumés lui masquaient le visage, ce qui ne favorisait en rien une possible reconnaissance à l’avenir. Il se contenta de son teint clair bon marché, de sa taille imposante et de son accent typique des habitants de l’ouest de la Cote D’Ivoire. Encore une qui n’avait rien compris, se dit-il.

-ça va ici !

L’occupante de son taxi venait ainsi d’arriver sur son lieu de destination. Il la regarda longtemps s’éloigner avant de reprendre ses esprits et se diriger vers l’aéroport Félix Houphouet Boigny.

 Etait-ce possible qu’une femme puisse se livrer à de telles malversations ? Des années en arrières, de nombreux secrets révélés sur le divan de son taxi lui mirent la puce à l’oreille quant aux événements qui allaient bouleverser la quiétude du pays. Il n’y prêta pas attention, se contentant d’accomplir le service demandé. Mais cette fois, Il comptait bien se racheter. Avant toute chose il récupéra Ramatou qui l’attendait depuis plus d’une heure. Sans excuses préalables, il lui fit une accolade de « bonne arrivée ». C’était le prix a payé pour la gratuité du service.

-bonjour beau-frère, comment tu vas ?

-bien merci, bonne arrivée !

-merci !

Moussa conduisit la nouvelle venue dans sa belle-famille à Koumassi Sogephia. Un objet attira son attention alors qu’il débarrassait les nombreuses affaires de sa « belle » de la banquette arrière. C’était le téléphone portable de sa cliente de Treichville, il était surement tomber alors qu’elle descendait de son véhicule. Il le ramassa tout doucement, bénissant Dieu pour cette preuve qui allait surement être très utile pour son témoignage à la police.

« Vous venez de sauver la nation, le pays peut compter sur des gens comme vous ! », Moussa sortait ainsi de l’entretien avec le commissaire du 1er arrondissement. La dame qu’il venait de dénoncer a été facilement identifiée grâce à son cellulaire. Il avait juste suffi qu’on vérifia si elle était connue des fichiers de son opérateur mobile, le reste avait été un jeu d’enfant !

Le soir venu, l’arrestation de la dangereuse femme et de ses complices faisait la une du journal télévisé. Il était fier d’avoir aidé à combattre les déstabilisateurs de la nation. Bintou ne partageait pas sa joie, au contraire, elle semblait perplexe :

-Mais je la connais ! S’exclama-t-elle

-Tu fréquentes les criminelles maintenant ! Répliqua son mari

-Quelle criminelle ? Elle fait partie d’un groupe de commerçants de « yougouyougou » chez qui je m’approvisionne pour nos vêtements. Ils ont maintes fois été menacés par les agents de la mairie parce qu’ils n’arrivaient plus à payer les taxes à cause des nouveaux concurrents qui leur prenaient toute la clientèle. Elle m’avait même confié qu’elle comptait se lancer dans le commerce de bombes à pesticides, le secteur serait porteur dans le domaine agricole. D’ailleurs …

-ça suffit ! Tu es sûre de ce que tu avances ?

– Oui, c’est une femme sans histoire ! La police a certainement fait une erreur.

-Oh mon Dieu qu’ai-je fait ? Articula-t-il difficilement.

 Sa femme ne pouvait avoir raison ! Il aurait donc envoyé des innocents derrière les barreaux ! Moussa essaya de joindre le commissaire pour essayer d’arranger les choses en vain. Ce dernier passait justement à la télé. Les mots entendus ce matin et ceux de sa femme se mêlèrent dans son esprit comme pour le convaincre de son erreur ; « nouveaux concurrents », « balles de vêtements », « bombes aérosols », « menace de la mairie ». Il était peut-être trop tard pour cette dame, la pauvre, elle aurait dû garder le silence alors qu’elle était dans son véhicule.

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Petit Lexique

Tchrrr: son émis de la bouche pour exprimer un tchip

woroworo: Taxi communal abidjannais

yougouyougou: friperies en argot ivoirien

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Précious GC.K dit :

    Waouh je ne m’attendais pas à cette faim

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    1. amazingsopie dit :

      Heureuse de t’avoir surprise par la fin..A bientot

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